Malalaï Joya croit en son destin et surtout veut sauver son pays

Karen Lajon, Le Journal du Dimanche, 13 Février 2010

Kabul
Malalaï Joya est la plus jeune député à Kaboul, (Reuters)

Malalaï Joya fut la plus jeune député élue à Kaboul. Aujourd'hui bannie du Parlement afghan et privée de son passeport diplomatique, elle réclame le départ des Américains, des ONG et des officiels "véreux" de son pays dans un livre-choc. Rencontre.

"US out of Afghanistan now". "Les Américains, dehors, maintenant". Le badge est énorme, blanc, accroché à son pull noir. De la pure provocation pour les uns, un immense courage pour les autres. Une chose est certaine, Malalaï Joya n’y va pas par quatre chemins. L’ex- député afghane possède la candeur et la force des héroïnes de l’ombre. Dans son livre Au nom du Peuple qui sort cette semaine *, la jeune femme n’épargne aucun des acteurs qui règnent sur l’Afghanistan d’aujourd’hui.

"Laissez-nous tranquille, martèle Malalaï, nous n’avons pas besoin de votre aide, nous sommes assez grands pour prendre notre destin en main". De passage à Paris, et bien que le gouvernement afghan lui ait confisqué son passeport diplomatique après l’avoir exclue du Parlement, la plus jeune député élue défend farouchement son point-de-vue. "Je ne nie pas, que lorsque l’Occident est intervenu en 2001, je n’ai pu réprimer un sentiment d’espoir. Mais il y a eu aussi tout de suite après, un doute, une sorte de suspicion. Allait-on nous aider gratuitement? Qu’allions-nous devoir payer en échange?". La lente dégradation de la situation en Afghanistan, depuis l’entrée des Américains en 2001, pour libérer le pays du joug des talibans, semble lui donner raison. "En réalité, l’Occident ne fait que soutenir un système mafieux et ils ont transformé le pays en sanctuaire pour les terroristes".

Une vie de militante clandestine

Courageuse Malalaï. A la question de savoir à quelle ethnie elle appartient, Malalaï répond systématiquement: "Je suis Afghane. Les Tadjiks, les Pachtounes, Les Hazaras, les Ouzbecks...et toutes les autres ethnies, tout çà, pour moi, c’est la même chose". Fille d’un père qu’elle vénère et qu’elle qualifie de démocrate, Malalaï passe "à quelques mois près" seize ans de sa vie en exil, avec sa famille. Lorsqu’elle rentre en Afghanistan, en 1998, les talibans sont au pouvoir depuis déjà deux ans. Grâce à l’OPAWAC (Organization for Promoting Afghan Women’s Capabilities), et malgré sa jeunesse, elle est bombardée professeur et apprend à lire et à écrire non plus à des enfants mais aussi à des adultes, et s’installe dans la province de Hérat. Une vie de militante clandestine se dessine alors.

A l’été 2001, elle est nommée diretctrice de l’OPAWAC pour l’ouest de l’Afghanistan. A cette époque, l’ONG est toujours clandestine et non homologuée. Une lourde responsabilité qui laisse entrevoir une capacité de battante hors norme. Arrive le 11-septembre, la fuite des talibans, le retour "des seigneurs de la guerre", et un début d’espoir qu’elle affirme avoir vu voler en éclat dès la conférence de Bonn, en fin 2001. "Au final, Bonn n’a fait que avalisé une nouvelle armée d’occupation en Afghanistan, la FIAS, placé sous le commandement de l’OTAN, et remplacé le régime intégriste des talibans par un autre régime intégriste de chefs de guerre, flanqués de monarchistes et de technocrates pro-américains".

Expulsée du Parlement et menacée de mort

Il n’empêche. Malalaï Joya croit en son destin et surtout veut sauver son pays. Elle n’a que 25 ans mais se présente tout de même à l’élection du parlement, en 2003. Et c’est là que les choses se gâtent. Le 17 décembre 2003, elle prend la parole pour la première fois. Pas longtemps, 90 secondes seulement. Le président du Parlement lui a coupé le micro. Les insultes pleuvent: "Enlevez la culotte de cette putain et mettez-lui sur la tête". Pire, elle est traitée d’infidèle. Elle comprend qu’il faut qu’elle quitte les lieux.

French version of Joya's book

La suite n’est qu’une longue descente aux enfers. Harcèlement, insultes, elle est expulsée du Parlement, en 2007, menacée de mort, échappe à plusieurs tentatives d’assassinats. "Je change de maison tous les soirs. Je me suis mariée à 26 ans et personne ne connait le nom de mon mari. Je me suis entraînée à ne pas avoir peur".

C’est sûr. Il suffit de l’écouter encore. Massoud "ce trafiquant de pierres précieuses", ces fondamentalistes qui prêchent que "la place d’une femme est chez elle ou dans la tombe" et qui occupent tous les postes les plus importants de ce nouvel Afghanistan. Karzaï, l’homme "aux larmes de crocodiles", sa femme Zeenat qui la salua chaleureusement et qu’elle ne revit plus jamais. Ces ONG qui "détournent l’argent", cet ambassadeur d’origine afghane, Khalilzad, l’envoyé américain qui était selon elle, le "véritable homme de pouvoir derrière notre démocratie de façade". L’écouter encore et l’entendre, y croire. Tout simplement. "Il ne faut jamais sous-estimer la conscience politique du peuple. Malgré tous les efforts des fondamentalistes, la sécularisation et la démocratie sont des thèmes bien perçus par les Afghans".

Au nom du peuple par Malalaï Joya , Presse de la Cité, 369 pages, 20,50 €.