Malalai Joya: "La démocratie ne peut être établie par une occupation. L’histoire de mon pays montre que nous ne l’avons jamais accepté.."

Valérie Crova, France Info (Radio France), 2010/02/09

Un livre de Malalai Joya

Elle a 32 ans, elle est afghane, elle s’appelle Malalai Joya. En 2005, elle a été élue députée de Farah, une région située à l’ouest de l’Afghanistan. Elle devient la plus jeune députée afghane avant d’être exclue, deux ans plus tard, du parlement pour avoir osé critiquer certains membres de l’assemblée. Elle sort aujourd’hui un livre autobiographique aux Presse de la Cité "Au nom de mon peuple". Rencontre avec celle que la BBC a surnommée "la femme la plus courageuse d’Afghanistan"…

Pour rencontrer Malalai Joya, il faut passer plusieurs coups de téléphone sur le portable de l’un des membres de son comité de soutien. On m’envoie ensuite l’adresse par SMS : rendez-vous est pris dans une maison à la périphérie de Kaboul.

A l’entrée, des gardes du corps me fouillent, ouvrent mon magnéto pour vérifier qu’il est en état de marche et contrôlent mon téléphone portable pour être certains qu’il ne s’agit pas d’un détonateur. La routine… Même le jour où Malalai Joya s’est mariée, ses gardes du corps ont fouillé tous les bouquets de fleurs et les cadeaux qu’on lui avait offerts pour être sûrs qu’ils ne cachaient pas de bombe.

Car la députée a été menacée de mort à plusieurs reprises. Dans sa courte carrière politique, elle a déjà échappé à cinq tentatives d’attentat. Son entourage prend donc d’infimes précautions quand elle doit rencontrer quelqu’un. Malalai Joya est entourée de six gardes du corps qui surveillent jour et nuit l’entrée de la maison où elle se trouve. Elle en change tous les jours.

"Mes condoléances au peuple afghan"

France Info - Malalai Joya, chez l’un de ses partisans à Kaboul
Malalai Joya, chez l'un de ses partisans à Kaboul (© RF/Valérie Crova)

Cette jeune femme parait fragile de prime abord. Petite, presque timide, elle s’enflamme littéralement quand on lui parle des anciens seigneurs de guerre, ceux qui ont participé à la guerre civile qui a déchiré l’Afghanistan dans les années 1990 et qui n’ont jamais été jugés. Certains d’entre eux se retrouvent aujourd’hui au pouvoir après s’être racheté une conduite et cela, Malalai Joya ne peut pas l’accepter. Et elle le dit haut et fort : "les deux vices présidents d’Hamid Karzai, Qasim Fahim et Karim Ralili, sont deux hommes cruels. Les deux ont été accusés de crimes de guerre par Human Rights Watch. Et beaucoup de ceux qui gravitent autour de Karzai sont des criminels de guerre recherchés. Ils ont des postes élevés, ils sont au parlement, ils sont dans les ministères, ils ont même des fonctions dans l’administration judiciaire, mais avant tout ils sont corrompus", explique-t-elle.

Lors de la cérémonie d’ouverture de la session parlementaire, Malalai Joya avait prononcé cette phrase : "mes condoléances au peuple afghan". Ce qui évidemment n’a pas été du gout de nombreux députés qui ont fait en sorte qu’elle soit exclue du parlement sous prétexte qu’elle les avaient offensés.

Les seigneurs de guerre ne sont pas sa seule cible. Elle bataille aussi contre l’ingérence des puissances étrangères, "ces ennemis extérieurs qui occupent mon pays", dit-elle. Malalai Joya exprime en fait tout fort ce que beaucoup pensent tout bas en Afghanistan.

Obama “pire que Bush”

"La démocratie ne peut être établie par une occupation. L’histoire de mon pays montre que nous ne l’avons jamais accepté (...) Si les Etats-Unis et les troupes de l’Otan qui occupent notre pays ne quittent pas volontairement l’Afghanistan dans un délai raisonnable, ils vont être confrontés à encore plus de résistance de la part des afghans", prédit la députée.

Parmi les flèches que Malalai Joya décoche, Barak Obama est lui aussi visé, car la stratégie qu’il met en place sert, selon elle, uniquement à contrôler l’Afghanistan et la région qui l’entoure. "La politique étrangère d’Obama est la même que celle du criminel Bush. Je dirais même pire ! Le gouvernement américain maintient une situation dangereuse pour rester plus longtemps en Afghanistan et surveiller ainsi plus facilement des pays voisins comme l’Iran, le Pakistan, la Russie, l’Ouzbékistan etc".

Pour Malalai Joya, il n’y a pas d’autre alternative : il faut que les troupes étrangères partent au plus vite, et surtout il ne faut pas négocier avec les Talibans comme l’a proposé récemment le président Karzai. La seule alternative pour elle est de soutenir les forces démocratiques qui existent en Afghanistan.

La burqa, "un suaire pour vivante"

Malalai Joya a obtenu en 2008 le prix Anna Politkovskaïa qui récompense le combat mené par des femmes dans un pays en guerre. C’est un combat de tous les jours. Pour le mener, Malalai Joya est obligée de se cacher sous une burqa, cette longue robe bleue dont on parle aussi en France, qui cache le corps mais aussi le visage des femmes derrière un grillage. "Un suaire pour vivante", dit elle. "Cette burqa répugnante est ce qui me permet de protéger mon corps , un peu comme un gilet pare balles. Elle est synonyme pour moi de vie", poursuit-elle.

Malalai Joya est contrainte de vivre en fugitive dans son propre pays. Mais elle continuera à se battre même si c’est au péril de sa vie. "Je sais que mes ennemis ont beaucoup de pouvoir, ils peuvent m’éliminer, c’est très facile pour eux mais je leur ai déjà dit et je le redis aujourd’hui : vous ne pourrez pas continuer à cacher la vérité, vous ne pourrez pas me réduire au silence. C’est un honneur d’être le porte parole de mon peuple", clame-t-elle.