«Celui qui, aux yeux de l’opinion internationale, est considéré comme un héros, Massoud, est appelé par mon peuple le boucher de Kaboul»

Anicée Lejeune, MÉTRO, 24 novembre 2009

Malalai Joya
«Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur du silence. Je me bats pour mon peuple.» -Malalaï Joya (Yves Provencher/Métro)

À 31 ans, l’ex-députée afghane Malalaï Joya n’a connu que la guerre dans son pays. La jeune femme est souvent considérée comme un symbole de l’aspiration des Afghans à se libérer de la corruption, des seigneurs de la guerre et de l’occupation.

Au lendemain des élections présidentielles entachées par la fraude, la femme la plus courageuse de l’Afghanistan, selon la BBC, poursuit son combat pour les droits de son peuple et dénonce la présence de la coalition internationale dans son pays. «Un dicton dit que le plus important, ce ne sont pas ceux qui votent, mais plutôt ceux qui comptent les votes, lance, un brin ironique, Malalaï Joya. L’OTAN, le Canada et les États-Unis sont derrière cette élection. [Le premier ministre canadien] Stephen Harper l’a même qualifiée de succès.»

Selon elle, ce scrutin n’était qu’une simple vitrine pour donner une légitimité aux gouvernements qui appuient l’occupation. «Il ne peut y avoir de démocratie réelle dans un pays sous les fusils des seigneurs de la guerre, de la mafia du trafic de la drogue et de l’occupation.» N’appartenant à aucun parti politique, Malalaï Joya était, en 2005, la plus jeune personne élue au Parlement, avant d’en être expulsée en 2007 pour avoir dénoncé la présence des seigneurs de la guerre et des corrompus de l’opium. Elle a survécu à plusieurs tentatives d’assassinats.

Derrière le masque de la démocratie
Depuis les années 1970, la justice et le droit des femmes n’existe plus en Afghanistan. «Une petite fille a été violée par trois hommes. Or, l’un ­d’entre eux est le fils d’un des membres du Parlement, raconte avec beaucoup de hargne la jeune Afghane. Le gouvernement est resté muet.»

Elle n’hésite pas non plus à accuser des personnalités bien connues en Afghanistan, telles que le rival du président Hamid Karzaï à la présidentielle de cette année, Abdullah Abdullah, ou encore le commandant Massoud, légendaire opposant des talibans. «Celui qui, aux yeux de l’opinion internationale, est considéré comme un héros, Massoud, est appelé par mon peuple le boucher de Kaboul», confie-t-elle.

Dans un Afghanistan ravagé par plus de trois décennies de guerre, rien n’a changé. Seuls les ennemis sont différents. «Ce sont les mêmes crimes qui sont perpétrés, sauf qu’aujourd’hui ils se produisent sous le masque de la démocratie.» Aujourd’hui, la situation des Afghanes est un enfer. «Pour vraiment aider les femmes afghanes, la population canadienne doit tendre la main à la population afghane, mais pas par le biais du gouvernement. Puisque sous le couvert de grands projets, le Canada donne de l’argent pour soutenir le gouvernement en place, c’est une main corrompue. Il faut appuyer des projets éducatifs» qui n’ont aucun lien avec Kaboul, conclut-elle.

Géopolitique

«En ayant une base militaire en Afghanistan, on peut tout contrôler et ainsi avoir accès aux ressources naturelles qui foisonnent dans cette région, explique Malalaï Joya. Pas plus qu’en Irak, la guerre n’a pas apporté la libération à l’Afghanistan. Ces guerres ne visaient pas à apporter la démocratie et la justice ou à déraciner des groupes terroristes; elles visaient plutôt l’avancement des intérêts stratégiques de la coalition dans la région.»

Malalaï Joya donnera une conférence ce soir, à 19 h, à la salle Marie-Gérin-Lajoie de l’UQAM.